Digressions sur l'origine
A propos des origines insondables, à peine racontables et pétries d’émotions, mais enfoncées au cœur du présent comme des cailloux dans une terre meuble.
« Ce que nous, moi du moins, tenons avec quelque certitude pour un souvenir, c’est-à-dire un instant, une scène, un fait soumis au fixateur, et ainsi soustraits au néant de l’oubli, n’est après tout qu’une forme de narration que l’esprit se fait en permanence, et qui change souvent au fil des versions.
Nos émotions connaissent trop de conflits d’intérêts pour que la vie nous paraisse pleinement acceptable et peut-être est-ce alors le rôle du narrateur que de redistribuer les éléments pour la rendre telle.
Toujours est-il qu’en parlant du passé, nous mentons comme nous respirons. »
William Maxwell, Au revoir et à demain
La question de l’ « origine » de l’homme est l’une des plus passionnantes qui soient. En préhistoire, les chercheurs poursuivent une enquête scientifique la plus rigoureuse possible, mais s’y mêle aussi subtilement la narration. Les philosophes l’avaient compris depuis longtemps.
Songeons à E. Kant, et aux Conjectures sur les débuts de l’humanité, et à J-J Rousseau, Discours sur les fondements de l’inégalité parmi les hommes.
J’en reviens à mon expérience en matière de traitement de la peur des chiens : lorsqu’il est question de l’origine de la peur ou de la phobie des chiens, il n’y a souvent pas de réponse. Plus fréquentes sont les phobies sans origine précise – donc sans traumatisme à proprement parler. Et pourtant la peur est intense, parfois intenable.
Ici, on pourrait dire, dans une perspective pragmatique de la communication, que quand l’origine d’une peur est obscure ou insondable, s’intéresser à sa fonction et sa finalité au sein d’un groupe ou d’une famille constitue une piste de travail.
Et quand il y a le souvenir d’un accident, d’une morsure, d’un traumatisme, il ne faut pas non plus perdre de vue que l’origine est prise dans « une forme de narration ». L’histoire peut se raconter de multiples façons, toutes importantes. L’origine en devient actuelle.
Elle est « ici et maintenant » déposée, adressée à la personne d’en face, aussi étroitement reliée avec (plutôt que déterminée par) celle-ci, qu’au contexte présent qui les regroupe.
Serait-ce renoncer à la « quête de la vérité » - la vérité de l’origine qui expliquerait bien une partie du présent ? Une manière plutôt de placer à l’avant-plan la manière dont se font, hic et nunc, des rencontres avec d’autres, vivants humains et non-humains. C’est plutôt je crois s’intéresser à ces « choses » impalpables, invisibles, mais présentes et essentielles, que sont les relations au sens le plus large du terme et qui organisent toute notre vie.

